Mayana - Voyage au pays des reflets



MAYANA

Voyage au pays des reflets

 


Au cœur du Pacifique, caressée par le vent,

Il y a une petite île avec ses habitants,

Le soleil et la pêche quelle que soit la saison

Et le bleu sur le bleu partout à l'horizon.

Les gens y vivent heureux et comme partout au monde,

Il y a des matins et il y a des soirs,

Vu que la terre est ronde.



S'il est une heure où à coup sûr vous savez l'heure qu'il est, c'est à cinq heures précises, tous les jours de l'année, quand Alfred, les pieds nus et les yeux embués, fait glisser sa pirogue du sable jusqu'à l'eau. Il rame quelques minutes sans faire le moindre bruit puis il jette sur l'onde un grand filet de corde et rapporte avec lui des poissons pour ce jour.


Il choisit deux dorades pour sa douce et lui-même et va vendre les autres en place du marché.


A midi c'est fini, il n'a plus rien à faire que bâtir des châteaux tout le long de la plage ou bien de temps en temps il ressort un vieux livre qu'il a relu cent fois et qu'il connaît par cœur.


Ce matin-là, comme tous les jours, Alfred voit le soleil se lever à son tour. C'est à sept heures précises, quand la pirogue est pleine, que Félix décolle avec son biplan. Mais aujourd'hui silence, pas le moindre ronron. "Tiens, tiens !" se dit Alfred. "Que se passe-t-il donc ?"


Il aime à regarder son ami s'envoler. Il se souvient qu'un jour Félix lui prit deux belles dorades et l'invita chez lui pour faire un tour en l'air pendant l'après-midi. Pour Alfred, cela avait été sa première envolée et il s'était promis de convaincre Amandine de faire un vol aussi.


Alors qu'il s'apprête à rentrer, plongeant dans l'eau sa pagaie, voilà qu'il aperçoit un point brillant sur l'océan. Il s'approche et découvre, hermétiquement bouchée, une grosse bouteille toute bourrée de papier. Il l'attrape et la pose au fond de sa pirogue.


Il retourne à la rive et puis va au marché. Tous ses poissons vendus, il passe chez son ami. Il y trouve deux clients qui attendent pour voler depuis l'heure de midi. Il fait le tour de la ville, les bars, les boutiques, mais nulle trace de Félix. Nul ne sait où il est depuis hier matin.


Notre Alfred rentre chez lui chagrin. Il va, le vague à l’âme, ranger son attirail. Il saisit sa pagaie et là, sous les filets, il aperçoit cette bouteille.


Il la débouche et tente d'en extraire le papier. Mais celui-ci est tellement comprimé qu'Alfred ne peut l'en extirper et s'interroge : "Comment a-t-on pu mettre là tant de papier ?"


Après avoir tout essayé, en désespoir de cause, il enveloppe la bouteille dans un grand bout de toile et la brise d'un seul coup sur le bord de la barque.


Quand il déplie la toile, il ne retrouve pas un seul éclat de verre. "Mystère, mystère !"


Mais Alfred est un esprit rêveur et se remet bien vite de son étonnement. Voilà qu'il a en main un bloc de papier tout écrit à la plume d'une encre parfumée. Le papier sous ses doigts, mais est-ce du papier, est plus doux que la soie ou la peau d'un bébé. Les pages se tiennent droites, offertes à la lecture.           


"Voilà bien de l'étrange, du bizarre et de l'inédit." se dit Alfred. "Voyons ce que ça dit."


Alfred rejoint alors son endroit favori. Dans le sable de la plage il y a un creux comme un lit, il aime s'y installer pour lire bien à l'abri du vent et face à l'océan. Il pose sur ses genoux le bloc de papier et voici ce qu'il lit :


***

 

Mon avion dans les airs, à ma montre sept heures, le ciel bleu, la mer verte, pas une brume dans les rayons du soleil levant, le ronron moelleux du moteur, le vent dans mes cheveux et le cœur tout léger, plus large que mon corps, plus large que les ailes, plus large que l'horizon.


Dans l'espace un éclair, mon hélice à l'arrêt, un violent tourbillon, toutes les étoiles en rond, un sifflement strident, mon avion transparent et puis l'eau tout autour, le soleil au zénith, au large d'Hawaii, plus d'avion, plus d'habits, quelques brasses et la plage, le sable fin et chaud.


Des corps en mouvement, des corps à peau violette et aux cheveux argent, avec ou sans habits, des habits très divers, et des corps immobiles posés sur le derrière, le regard vers l'océan, des regards aux iris dorées.


De grands yeux grands ouverts avec un flot d'espace, un rayonnement d'espace.


Une question vers ces yeux.

- Où sommes-nous ?

Une réponse éclair.

- Où donc pensez-vous être ?

- A Hawaii, pardi !

- Eh bien vous l'avez dit, vous êtes à Hawaii.


Un flot de pensées confuses.

- Ce n'est pas vrai, il se fout de moi, c'est un mensonge, je deviens fou, au secours ! Il faut que je m'accroche à quelque chose, le bord de l'eau, voilà, je suis le bord de l'eau et je continue jusqu'à ce que j'y comprenne quelque chose, que je trouve quelque chose.


L'eau, le sable, le bord, la ligne, la limite, la frontière entre le sable et l'eau.


Une pensée.

- Une ligne mène forcément quelque part.


La ligne, la ligne, l'eau, le sable, la ligne, un crabe vert, avec des yeux tout bleu et des larmes d'amour, les yeux de Valérie.

- Où es-tu Valérie ?

Le crabe.

- Je suis ici.

- Tu n'es pas Valérie.

Le crabe.

- Tu ne m'aimes pas, tu es parti.

- Je t'aime Valérie. Où es-tu ?

Le crabe.

- Je suis ici. Touche-moi.


La peur, un pincement, du sang.

- Menteur ! Tu n'es pas Valérie. Valérie ne coupe pas la peau.


Blessure, carapace écrasée, douleur.

- La ligne, où est la ligne ?


La ligne, le sable, l'eau, la ligne, des sanglots, solitude, amertume, abandon, regret, explications.

- Valérie, où es-tu ? Je n'ai pas voulu t'abandonner. C'est la vie Valérie. C'est la vie qui unit et sépare.


Mensonge.

- Qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce que je n'ai pas osé faire ? Qu'est-ce que je n'ai pas su ou pu faire ? Qu'est-ce que j'aurais dû faire ? La vie n'y est pour rien. C'est moi qui n'ai pas eu le courage de faire ce que mon cœur voulait.


Mensonge.

- Mon cœur était déchiré entre partir et rester. Partir égal vie, rester égal mourir. Non, rester égal construire, devenir solide, stable, triste, ennuyeux, impotent, mort. Partir égal bouger, voir, connaître, Aventures, rencontres, solitude aussi. Partir égal quitter, laisser, abandonner, oublier. Non, pas oublier, laisser, laisser libre, rester libre, rester loin, ne pas se coller, s'agglutiner, manquer d'espace, se retenir, retenir, garder, posséder, racornir, enfermer, tuer. Rester égal tuer. Partir égal créer. C'est ça, partir égal créer.

- Tu comprends, Valérie, je t'aime et c'est pour ça que je suis parti. Je ne sais pas comment faire pour rester sans détruire. Si je reste, je me sens prisonnier de tout ce qui m'entoure. Si je construis, alors je me sens lié et je cherche à détruire. Alors je suis parti.

- La solution n'est pas ici, alors je suis parti. Je me suis dit "Bon Dieu ! Il doit bien exister une solution ! Une putain de solution pour ne plus souffrir ! Pour ne pas être obligé de choisir entre rester ou partir !"

- Choisir. C'est ça le piège ! Il faut toujours choisir ! Comment peut-on, en même temps, comment peut-on rester ET partir ?

- Alors je suis parti. Je n'ai jamais cessé de partir. J'ai cherché la solution et je ne l'ai jamais trouvée.

- En fait c'est peut-être ça la solution. Je suis parti mais je ne t'ai jamais quittée. Je t'ai emportée avec moi et je t'ai toujours sentie près de moi. Plus près que si j'étais resté. Car si j'étais resté j'aurais tout détruit et nous nous serions déchirés, rejetés et je me sentirais aujourd'hui bien plus loin de toi, bien plus séparé de toi, par des barrières infranchissables et solides comme la mort. Maintenant tu es en moi et rien ne peut nous séparer. Tu comprends, Valérie! En partant, j'ai fait de nous quelque chose d'immuable, d'inaltérable, d'éternel, d'infini. Je t'aime, Valérie.


Le vide.

- Où en étais-je ? La ligne. Ah oui, la ligne.


La ligne, l'eau, le sable.

- Suivre la ligne.


Le sable blanc, blanc cassé, brillant, chaud, lumineux, rassurant. Et l'eau, bleu ciel, bleu vert, mobile, transparente, poignante.

- C'est quoi, cette eau ?

- Je t'aime, toi l'eau.

L'eau.

- Je t'aime. J'aime ton regard.

- Tu sens mon regard ?

L'eau.

- Je suis le reflet de ton regard. Il me donne la vie.

- Je ne savais pas. J'avais oublié. Je t'aime, l'eau. Tu fais partie de moi. Je me reconnais en toi.

L'eau.

- Je t'aime. Tu me donnes la vie. Ma couleur est celle de ta pureté.

- C'est bien. Reste là.

L'eau.

- Je suis là.


Le sable, des grains, une caresse chaude et granuleuse, rassurante.

- Je t'aime, le sable. Reste là.

Le sable.

- Je suis là.


Là, sur le sable, une ombre, un corps en habit bleu, violet, chaud, et confortable. Des yeux dorés, et cet espace.

- Dis-moi. Où sommes-nous ?

Les yeux.

- Où donc crois-tu être ?

- Je ne sais pas, moi! Je suis sur la ligne entre le sable et l'eau.

- Eh bien tu l'as dit, tu es sur la ligne entre le sable et l'eau.

- Mais je ne comprends pas ce que je fais là! J'étais à Hawaii. J'ai pris mon biplan. Il était sept heures. Et puis tout a basculé. Mon cœur a éclaté. Rien n'est plus comme avant. J’ai perdu mon biplan, ma montre, mes vêtements. Je cherche ma ville. Je cherche mes amis. Ils n'ont pas les yeux dorés. Ni la peau violette! Je n'ai jamais entendu parler d'un pays où les hommes ont la peau violette ! Je suis perdu. Je ne reconnais rien.


Silence, ce regard doré, cet espace doré, tout cet espace.

- Pourquoi ne dis-tu rien ?

Les yeux.

- Pourquoi donc crois-tu que je ne dis rien ?

- Je ne sais pas, moi ! Parce que tu n'as rien à dire ! Parce que tu ne sais pas quoi dire et que tu ne peux pas m'aider !"

- Eh bien tu l'as dit, je n'ai rien à dire, je ne sais pas quoi dire et je ne peux pas t'aider.

- Merci pour ta franchise.


La ligne.

- Elle au moins, elle est toujours là !

- Mais ça peut aussi bien être à Hawaii qu'ailleurs.

- Suivre la ligne... Ca mène forcément quelque part.

La lumière, le ciel, bleu blanc, clair et vaporeux, laiteux, vide, immensément vide, distant, inaccessible, hautain, et si clair, violent et pur, insaisissable. Cette lumière tellement violente, dorée comme les yeux.

- D'où vient cette lumière ? Où est le soleil ? Comment éclairer ou éteindre ?


Un regard doré.

- Où est le soleil ?"

Les yeux.

- Où donc crois-tu qu'il soit ?

- Je ne sais pas. Je ne le vois pas et pourtant il y a la lumière du soleil. Le soleil doit être caché.

- Eh bien tu l'as dit, le soleil est caché.

- Quand fait-il nuit ?

- Quand donc crois-tu qu'il fasse nuit ?


Soupir.

- Il devrait faire nuit quand le soleil se couche ! Mais s'il se cache, on ne peut pas savoir quand il va se coucher !

- Eh bien tu l'as dit, il fait nuit quand le soleil se couche, mais on ne peut pas savoir quand il va se coucher.


Solitude.

- Les yeux ne répondent jamais aux questions sans te demander ton avis au préalable. A croire qu'ils me demandent de trouver moi-même la réponse à mes questions. C'est absurde ! Si je pose des questions c'est que j'ignore la réponse ! Pourtant je dois chaque fois me contenter de ma propre réponse, reprise et approuvée par les yeux. C'est absurde. Ainsi il me suffit de dire ce qui est et que les yeux soient d'accord. D'ailleurs ils sont chaque fois d'accord ! Si je disais le contraire, ils seraient sûrement d'accord aussi ! Il faut que je fasse l'essai. Où sont les yeux ?


Le vide, aucun reflet doré nulle part. Solitude.

- Où suis-je ?


Chagrin, désespoir, renoncement.

- Je ne veux plus savoir où je suis ! Je m'en fous. J'arrête tout et voilà !


Noir, rien, oubli, néant, suspens, attente, retiré, caché, refus, fermé, seul, bien au chaud dans sa haine, refus de communiquer, de savoir, de voir, de chercher, oubli, inconscience, arrêt.


Arrêt, arrêt, arrêt, ennui, dormir, dormir, arrêt de la pensée, couper le flux, le regarder, ne pas mettre de mots, refuser, ne plus percevoir, ne plus recevoir, prendre sur soi de stopper la machine, mettre "NON" devant, et rester là à contempler cette absence de flux, ce vide, cette source qui essaie de moins en moins d'émettre, et se fait finalement oublier, ET L’ARRET DU TEMPS.


Je vole, l'île est en bas, toute petite, si petite, quelques lumières, des détails apparaissent très grands et le reste se fait oublier, dans le noir.

- Il fait nuit. Enfin c'est la nuit, le soleil s'est finalement couché. Je n'ai pas vu de coucher de soleil, il s'est couché sans que j'y fasse attention, sans que je sache quand, ni où. Il a cessé d'être là et d'éclairer, c'est tout, c'est curieux, c'est suspect, c'est insidieux, sournois. Sournois, discret, bizarre, dissimulé. Pourquoi se cache-t-il, bon Dieu ! Est-ce qu'il a quelque chose à cacher ? Il éclaire sans se montrer et il s'en va. Il éteint au moment où vous ne faites plus attention à lui. C'est fou quand même ! C'est énervant. Attends un peu qu'il revienne éclairer. Je vais lui demander des explications sur ce comportement pour le moins suspect. J'aime bien voir quand les choses arrivent et quand elles s'en vont. J'aime bien contrôler les arrivées et les départs. Ce n'est pas un moulin, tout de même ! Non mais sans blague ! Et moi, là-dedans, je sers à quoi ? Hein ? C'est vrai ça, on ne m'avertit de rien. Tout se passe exactement comme si on n'en avait rien à foutre de moi. J'en ai marre à la fin ! Je veux qu'on me rende des comptes et qu'on me tienne au courant de tout ce qui se passe, de tout ce qui arrive et de chaque allée et venue. C'est tout ! En fait je ne supporte pas de ne pas savoir ce qui se passe. J'ai l'impression que si j'accepte de ne pas savoir ce qui se passe, ou de ne pas savoir quelque chose en général, c'est comme si j'acceptais de mourir. Voilà, le mot est lâché, c'est comme de mourir, de ne plus être là, de ne plus servir à rien, de ne plus compter, de ne plus exister, d'être hors jeu. C'est horrible d'être là à voir passer des choses, des gens, des faits et de ne pas comprendre ce qui se passe. "Qu'est-ce qu'ils font, à quoi jouent-ils ?" On se demande bien ce qu'on fait là d'abord ! Comment on est arrivé là et qu'est-ce qu'on est censé y faire !


Un Rayon, une lumière dorée.

- Les yeux dorés. Ils sont là. Il fait jour.

- Ah çà, je n'y comprends vraiment rien ! Qui a rallumé ?


Un éclair de présence.

- A quoi jouez-vous ?

- A quoi donc croyez-vous que nous jouions ?

- Pourquoi répondez-vous toujours à mes questions par une question !? Ne connaissez-vous donc pas la réponse à ma question ?

- Pourquoi donc croyez-vous que je réponds toujours à vos questions par une question ? Croyez-vous donc que je connaisse la réponse à votre question ?

- Mais enfin je ne sais pas, moi ! Si je vous pose une question c'est que je ne sais pas la réponse ! Et comment se fait-il que vous me donniez la réponse à ma question lorsque je vous ai dit ce que je crois qu'est la réponse ? Et que vous me répondiez ce que je vous ai répondu ? Est-ce donc qu'en fait je sois le seul à pouvoir donner la réponse à mes questions ?

- Croyez-vous donc être le seul à pouvoir donner la réponse à vos questions ?

- Il semble bien en tout cas qu'il en soit ainsi ! Je suis bien obligé de l'admettre.

- Eh bien vous l'avez dit, il en est ainsi.


Ce flot d'espace doré, ce rayonnement comme une irradiation dorée, une irradiation vitale, ce flux d'attention paisible et forte, cette indestructible stabilité, Sérénité.

- Qu'y a-t-il de plus agaçant que la sérénité lorsqu'on est soi-même bouleversé et tourmenté par un flot incessant de questions sans réponses !?

- Ah ces questions, mince alors ! Et si je cessais de me poser des questions, ça me reposerait ! Si je cessais de vouloir toujours tout comprendre, si je me contentais d'être là et de contempler la mer, le ciel, le calme, le bleu, le silence, l'espace laiteux, et insondable. Pourquoi vouloir sonder l'insondable ? Pourquoi toujours vouloir le sonder ? Puisque comme son nom l'indique il est insondable.

- L'insondable insondable !?

- Ah cet esprit de contradiction. Pourquoi insondable ? Parce qu'il n'y a rien à sonder !

- Mais tout cet espace là, ce n'est pas rien quand même !?

- Cet espace est ce que tu vois. C'est tout.

- Ah bon.


Silence. L'espace, le bleu, le blanc, le vert.

- Ah bon.


Vide.

- Mince alors ! Et si j'arrêtais un peu de me prendre la tête ! Où est-ce que je suis ? Est-ce que je suis mort ? Est-ce que je suis vivant ? Et si tout ça n'avait aucune importance ? Et si en fait tout ça n'était que le fruit de mon imagination et qu'en fin de compte ce serait en fait juste exactement comme j'aurais envie que ce soit ?


Silence.

- Et si tout était juste exactement comme j'ai envie que ce soit ?


Absence.

- Ce serait trop facile !


Soupir.

- Tu te rends compte l'ennui !

- Bon, bon... Alors quoi ?... On continue ?

- Ben c'est comme tu veux mon vieux !

- Ah ben faudrait savoir c'est comme je veux ou pas ?

- Bon, là j'avoue, c'est bon ! C'est vrai, là, c'est comme tu veux ! En fait c'est vrai, c'est exactement comme tu veux. Au poil près. Sauf que c'est très dur à concevoir que ce soit vraiment universellement et éternellement comme ça, parce que ce serait juste vraiment très très ennuyeux.


Impatience.

- Bon alors quoi merde ! Ca va où ça ?

- Mais pourquoi faut-il que ça aille quelque part ?

- J'en sais rien, moi ! Qu'est-ce qu'on fait ? On prend une douche ?

- Bon OK, ça c'est bien, on prend une douche.


De l'eau. De l'eau en pluie, de fines gouttelettes, fines et fraîches, des milliers de petits points humides et frais, une sensation de fraîcheur, de vie, de renouveau, de netteté.

- Bon, ça va maintenant. Ca va mieux.


Un vent chaud qui sèche, l'envie de sentir mon corps, mon corps nu, mon sexe, mes cuisses, ma peau, souple et douce, et nue, si nue, au soleil, être vu, être en pleine lumière, dehors, sous les regards, les regards dorés, pleins d'espace et de lumière.

- D'où vient tout cet espace ? Toute cette lumière ?


Etre nu, touchable, visible, être là, à la merci des regards, des gestes des autres, des gestes de ceux qui ne sont pas moi, des gestes d'autres que moi, beaucoup d'autres, beaucoup de gestes, des mains qui me touchent, me prennent, me tiennent, me caressent, me griffent, me pénètrent, "Ah oui, me pénètrent.", entrent en moi, m'envahissent, m'investissent, me possèdent, me prennent et me manipulent à volonté, à leur volonté, pas la mienne, c'est si ennuyeux sa propre volonté, celle des autres est si excitante, si autre, si étrangère, si différente, c'est si bon cette différence, c'est là qu'est le plaisir. Mais comment faire pour que les autres me touchent ? Si je demande à être touché, ce n'est plus pareil, ce n'est plus la volonté des autres mais la mienne, alors il faut que je donne aux autres l'envie de me toucher. Mais c'est pareil, si c'est moi qui leur donne l'envie de me toucher, c'est moi qui décide, c'est moi qui suis à l'origine. Il faut donc que je prétende, que je fasse comme si je ne voulais pas leur donner cette envie. "Il faut donc que je prétende, que je fasse comme si je ne voulais pas leur donner cette envie." Il faut que je leur donne envie inconsciemment. C'est ça, il faut que ça s'échappe de moi à mon insu, en fait il faut que je sois sûr que c'est faux, ce n'est pas vrai, ce n'est pas moi, en fait je ne fais rien du tout pour donner des envies aux autres, ils ont envie de moi, c'est tout, je ne sais pas pourquoi, ils ont envie de moi, de me toucher, ils me prennent comme objet, ils me désirent et me prennent sans me demander si j'ai envie qu'ils me prennent. C'est fou ça ? Pourquoi ont-ils envie de moi ? Pourtant moi, je ne fais rien pour qu'ils aient envie de moi. Au contraire. Je les repousse de toutes mes forces, je les méprise, je les ignore et ils me courent après comme des bêtes qui ne pensent qu'à ça. Et plus je les repousse et plus ils me veulent. C'est incroyable. Ce sont vraiment des bêtes. Pourtant moi, je voudrais être aimée pour mon âme, je voudrais parler d'art, de cinéma, de littérature. Mais ils ne pensent qu'à me pénétrer. Ce sont vraiment des chiens. Des porcs. Je les méprise. Je les méprise tellement. J'aimerais rencontrer un homme qui m'attire. Qui m'attire par son intelligence, sa culture, une certaine altitude, une certaine économie de regards et de gestes, une certaine inaccessibilité. Alors là, je saurais que c'est un grand, un prince, un seigneur des hauteurs, un aigle qui distille ses regards avec discernement, mesure, intelligence, un observateur des hauteurs qui ne se salit pas dans la fange avec les porcs, un dieu, un esprit sublime qui jamais ne se pose sur les considérations matérielles ou charnelles. Encore moins charnelles. Alors là, je suis prête à l'adorer, à le vénérer, à lui vouer un culte, à m'offrir en sacrifice, à être son objet, son esclave, sa chose, à n'être rien pour qu'il soit tout, à m'oublier complètement, à m'humilier, à me nier, à me cacher, à me fondre dans la pierre pour ne pas importuner son regard doré, à faire à la lettre ce qu'il me dit de faire, à n'être que ce qu'il me dit, m'ordonne d'être, que le moindre de ses désirs soit pour moi une loi impérieuse, incontournable, inflexible, absolue, et si malgré cela, je ne peux le contenter, le satisfaire, alors ce sera pour moi la honte irrémédiable, je ne saurai pas quoi faire de moi, je me sentirai gauche, maladroite, il n'y aura pas de trou assez profond pour me cacher à ses regards désapprobateurs qui me poursuivront au plus profond de la plus profonde tombe et là, ne pouvant échapper à son regard posant quelques particules de lumière encore trop vive au fond de mon puits, alors là, je reconnaîtrai, j'avouerai, je me rendrai à l'évidence : j'aurai totalement échoué, tout aura été vain, mon passé n'aura été qu'un total échec, tout aura été totalement nul dans ma pauvre existence, je n'aurai même pas réussi à épargner son regard de mon abominable laideur, de mon ignoble totale absence de beauté, lui, si infiniment beau et moi, si infiniment laide que c’est une odieuse licence que d'associer le féminin au mot laid pour me qualifier, et même me qualifier est encore trop beau pour moi, ce serait souiller les plus dégradants adjectifs que de me les attribuer, dire que je ne suis rien, c'est encore faire une innommable injure au mot "rien", dire que je ne suis pas est encore un effroyable gaspillage de mots, il ne faut plus que je dise le moindre mot sur moi, moi n'existe pas, moi pas, pas,   .


Et pourtant... Alors pourquoi ? Alors comment ? Comment se fait-il que j'aie encore conscience de ma propre conscience, de cette espèce de vide plein de présence absente, de cette voûte aux dimensions indéfinies capable d'amplifier encore la moindre vibration, capable de résonner au moindre souffle cosmique, capable de créer entre ses bras la foudre et le tonnerre, capable de maintenir dans le néant gelé du vide, un îlot de chaleur au feu perpétuel, capable d'animer dans son grand vide inerte, de petits feux follets, et des marées de rien, et des courants de vide, et des tempêtes d'ombres, et de faire se mouvoir l'absence à telle vitesse qu'il en naît la lumière, et le temps et la vie ? Où en étais-je ? Ah ! La ligne.

 


***

la ligne.

- Elle est toujours là. Là où je l'ai laissée. C'est incroyable. Elle n'a pas bougé, docile. A croire qu'elle est bien là où je désire qu'elle soit. Il suffit que je la veuille. Que je la cherche. Et elle est là. Toujours la même. Ce fil rassurant où j'attache mon regard pour être quelque part. Et tout peut continuer. Il suffit d'un fil entre le sable et l'eau et le voyage avance et l'histoire continue. Ce fil est le départ, le motif, l'argument, la suite, l'aventure, l'espérance du bout, au bout de l'inconnu, il faut un inconnu, sinon point d'Aventure, alors je continue à chercher à savoir ce que je ne sais pas, à chercher à comprendre ce que je ne comprends pas. Il doit bien y avoir quelque chose, quelqu'un d'autre que moi, pour tromper mon ennui, ma grande solitude, il faut bien qu'il y ait quelque chose ou quelqu'un qui sache quelque chose que je ne sache pas, sinon où aller ? Que faire ? Si je sais tout. Si je suis tout et n'ai rien à apprendre, alors que faire ? Quoi faire ? Que chercher à comprendre ? Quel mystère percer ? Quelle révélation attendre ? Quelle Aventure enfin, pour qu'il y ait la vie. Je dois bien être alors, et je ressens le désir tout au fond de mon être, tout au fond de mon vide. Ce vide demande à être rempli. Et la vie peut venir, venir remplir ce vide. Alors c'était donc ça, avoir le vide en soi, pour pouvoir le remplir, créer la différence, pour créer le désir, le besoin. Le vide et le plein. Cette insoutenable différence qui sent vouloir s'unir. Cette fission primordiale qui crée le va et vient. Toucher, se retirer pour vouloir se toucher. Et se toucher encore, remplir encore une fois le vide de l'absence avec une présence. Et quand il est comblé, ce vide n'est plus vide et demande à nouveau le goût de l'Aventure, du risque, du désir, du besoin, de l'absence, du manque, de la douleur, de la séparation, du déchirement, de l'arrachement, de la perte de soi pour que renaisse la vie, cette complétude que l'on perd pour que l'autre que soi soit. Et l'on perd son avoir et l'on veut le ravoir. Et l'on cherche à ravoir ce que l'on a donné. Et l'on oublie qu'avant de chercher à reprendre, on avait pu créer le tout à partir de rien.


On oublie tellement vite cette voûte, ces deux bras, cet îlot de chaleur dans l'indéfini glacial. Alors pourquoi chercher ?

- Mais parce que c'est si drôle ! Enfin c'est incroyable cette île avec ces hommes ! Avec leur peau violette et leur cheveux argent. Et l'or qui déborde des prunelles. Je veux savoir la suite ! Dis-moi, qu'est-ce qui se passe après ?

- APRES ! Après, Après. Toujours Après.

- Et oui, Après ! Que ce passe-t-il après ? Il faut continuer, je commence à m'ennuyer, car j'entretiens ce vide, à toi de le remplir. J'ignore ce qui vient après. A toi de me l'apprendre.

- Mais je l'ignore aussi !

- Alors il faut que tu l'inventes. Il faut que tu fasses comme si. Tu te charges de tout et moi je t'écoute, c'est tout !

- Ah bon... C'est vrai. C'est vrai qu'il y a quelque chose derrière. Derrière. Quelque chose que je n'avais pas vu moi-même. Quelque chose que je ne savais pas. Et je vais le trouver. Ce quelque chose est là, quelque part sur cette île, quelque part au bout de cette ligne entre le sable et l'eau. Il y a la réponse à toutes mes questions et ces questions, nul autre que moi-même ne peut y répondre, ça je l'ai déjà compris. Tous ces regards dorés qui se posent sur moi n'ont en eux rien de plus, rien de moins que l'éclat de la foi. Ils ont foi en moi. Ils disent que j'existe et ils me font confiance. Ils savent que c'est là tout au fond, tout au fond de moi, cette vérité de chaque question, cette réponse de chaque instant, chaque question que je pose, ils savent, ces yeux-là que c'est moi qui la pose et que c'est à moi d’y répondre, car ce sont mes questions et ce sont mes réponses, pas les leurs, qui me satisferont. Alors... Voilà. Le secret. Cette absence, cette présence que je cherche en suivant entre le sable et l'eau, cette ligne accomplie par la fin de l'un et le début de l'autre, ce fil que je suis tout le long de la plage, ce fil est encore là. Il attire mon regard. Il faut que je le suive, car je sais que c'est là, en suivant cette plage, cette bande blanche, blanc cassé sous un soleil caché, que je dois avancer si je veux trouver ce que je cherche.


Un espace, un espace si restreint, entre le sable et l'eau.

- J'aimerais voir s'ouvrir cet espace, qu'il s'ouvre pour que je puisse y plonger. Qu'il est loin le temps où je cherchais où je suis, où je cherchais quelle est cette île avec ses habitants à peau violette. Maintenant, je sais que cette île est la mienne, qu'elle sera ce que j'en ferai, qu'elle pré-existe, qu'elle pré-existe en moi, qu'il me suffit de chercher. Chercher égal créer. Je cherche de l'espace. Un espace qui soit mien, inaliénablement mien, que nul ne puisse acheter, que nul ne puisse me prendre. L'encre de mon stylo coule et mon stylo se vide. Il faut le recharger car il s'épuise. Non, ce n'est pas là que je trouverai l'espace dont j'ai besoin. Il faut acheter l'encre, acheter le papier. Il faut tout acheter. Acheter ou créer. Je veux de l’espace à volonté, il me faut le créer.


La ligne est là, fidèle. Je lève mon regard et je vois ce que j'ai là. Une plage et la mer. Et ces corps tout violets et ces cheveux argent et puis ces palmiers et ces huttes et la mer. L'océan. L'eau à perte de vue.

- Valérie, je te veux. Je te veux près de moi.


Un éclair doré. Un regard ardent, mordant, brûlant, intense. Un regard si profond. Un espace femelle.

- Valérie ?

- Je suis là.

- Où étais-tu ?

- J'étais là, je ne t'ai jamais quitté.

- Comme c'est bon de te retrouver. Ne me quitte jamais, Valérie.

- Comment le pourrais-je ? Je fais partie de toi.

- Valérie, dis-moi. Comment est-ce que je m'appelle ?

- Mayana.

- Mayana ? Qu'est-ce que cela veut dire ?

- "Marchant le long de l'eau, je reviens sur mes pas."

- C'est juste pour une île, mais quelle langue est-ce là ?

- La tienne, Mayana.

- Valérie, dis-moi tout. Est-ce que je suis chez moi ?

- Bien sûr, Mayana. Cette île, ces gens, sont toi.

- Mais je ne suis pas eux !?

- Non, ce sont eux qui sont toi.

- Ah bon ! Je préfère ça ! Mais dis-moi. Alors. Et toi ?

- Moi aussi, je suis là. Comme toi, je suis chez moi.

- Alors nous sommes chez nous ! Et cette île est la nôtre et tout cet espace, ces gens, cette eau, ce sable, nous appartiennent en propre, nul ne nous les prendra ! Nul ne viendra planter ses talons dans le sable avec des papiers prouvant qu'on lui doit tout. Qu'il faut impôts payer, loyer ou électricité !?

- Non, non, Mayana, ici rien de cela, tu es ici chez toi et nul n'y redira.

- C'est bien alors, me voici rassuré. J'avais peur un instant que tout soit illusoire et qu'un autre viendrait faire valoir des droits sur ce qui m'appartient et n'appartient qu'à moi.

- Tout cela est bien tien. Nul ne peut te le prendre, ou le revendiquer. De même que chacun ici possède tout ce qui lui appartient. Mais si tu veux avoir quelque chose d'un autre, tu peux lui échanger contre quelque chose de toi. S'il veut te le donner n'accepte pas, car si tu ne donnes rien en échange, ceci n'est pas à toi et tu ne pourras pas jouir de ce bien là car il sera toujours à un autre que toi. Tu dois donner pour prendre et prendre pour donner. C'est la loi de l'amour.

- Toi au moins, tu réponds aux questions ! Ce n'est pas comme les autres qui répondent par des questions et me laissent face à moi-même !

- C'est que je suis toi, Mayana.

- Ah oui. C'est bien comme ça. Je ne peux plus te perdre. Tu resteras en moi. C'est si bon ! Comme c'est bon de te savoir là. A jamais ! Ne plus jamais me sentir seul, perdu. Etre entier, être moi, c'est si bon. Je n'ai nul besoin d'autres que toi, maintenant que je t'ai.

- Veux-tu visiter l'île ?

- Bien sûr ! Oui ! Allons-y !


***


L'île. Un palais de verdure aux senteurs enivrantes. Les senteurs de la vie. Chaudes et luxuriantes. Suaves et capiteuses. Tout y est chaleur, miroitement, jeux d'ombres et de lumières, couleurs enchanteresses aux subtiles nuances, aux infinies douceurs. Il y a là des ombrages où il fait bon flâner, se poser. De petits animaux se faufilent dans les herbes et viennent voir ce qui se passe, curieux, le museau en l'air, aux aguets, captant la moindre variation des flux odorants, des chaleurs, des couleurs, des moiteurs. Les oiseaux communiquent, cherchant à s'accoupler. Leurs appels retentissent et emplissent l'espace d'une intensité et d'une densité de désir amplifié par le nombre des prétendants et des prétendues. La bourse des amours, enjouée, sereine. L'espace est à chacun. Chacun est entendu et particulier, unique, chatoyant. Nul ne sera bredouille. L'essence de chacun parvient à mon ouïe et m'enivre du désir d'engrosser l'univers. La vie en abondance. Le ruissellement et le jaillissement de la vie. Les regards généreux, d'où l'or envahit l'air, pénétrant chaque follicule, chaque cellule, chaque molécule, chaque particule la plus minuscule, éclairant, admirant de son rayon d'amour ardent, dardant son faisceau cohérent jusqu'aux plus reculés, retirés des derniers recoins dissimulés derrière l'ombre, secouant, agitant chaque instant de matière, réveillant, ravivant et faisant prospérer le moindre bout d'écorce enfoui dessous la terre à l'état de poussière. Quand la vie revient au bercail et reprend la vie en main, rien ne lui résiste. La vie pénètre tout et donne vie à tout. Même le plus entêté des morceaux de charbon redevient arbre, fleur, pollen et papillon. Elle est là mon île, bouillonnante de vie, fertile, avec ses habitants à peau violette et regard d'or. Mon peuple est là. Beau, rêveur, fier, digne et simple, libre et joueur. Les corps nus ou habillés de bleu violacé, empourpré, embleui, velouté, sablonneux, chaud, souple, confortable, moelleux, élastique. Des corps doux au regard. D'une transparente beauté. Des corps indépendants, vivant en harmonie avec des esprits qui leurs suggèrent avec douceur les rythmes qui les embellissent. Esprits et corps, ici, ne sont plus ennemis. Le souffle de la connaissance circule des uns aux autres, avec des ondes douces. Ils échangent l'amour, le respect, la compréhension contre le plaisir. Ici, les esprits jouent avec les corps comme l'eau joue avec les roseaux, animant, imprimant des mouvements berçants aux tiges sveltes et souples. Compréhension subtile, limpide et sans heurt. Toucher, se retirer, sans contrainte. Jamais ici le jeu ne se prend au sérieux. Tout y est sensation, caresse et volupté.


Un grincement.

- Volupté. Hé, hé ! Bon on a compris. Le paradis et tutti quanti, on connaît ça, on a déjà donné, c'est vieux comme le monde. Quel ennui, l'harmonie, ça m'fatigue, ça m'épuise. J'en ai marre. Marre. MARRE. Ras l'bol de tout ça. La vie, les oiseaux, les roseaux, au panier tout ça, quoi. C'est pas ça, la vie. La vie, c'est la mort, la lutte, le combat acharné, sans merci ni pitié, pour abattre l'ennemi. Là y'a du sport, de l'action, de l'Aventure.


Je n'ai pas vu venir l'orage. Une pluie poisseuse et torrentielle a chassé tous ces blaireaux à peau violette.

- A-t-on idée, des peaux violettes ! J't'en donnerai moi des peaux violettes ! A coup de ceinturon oui, les peaux violettes. Et des clous sur les ceinturons. Le sang va jaillir de tes peaux violettes. De quelle couleur s’ra-t-y, leur sang, à tes p'tits anges ? Hein ! Réponds connard ! Est-ce qu'y va êt' jaune ou vert vomi, banane ! Brûlez-moi tout ça, ça fait désordre ton île mon gars, on va t'arranger ça. Amenez le goudron et les plumes ! On va t'en faire de vrais oiseaux à plume de tes anges, on va bien rigoler à les faire voler, tes canards jolis. Et ces regards dorés, on va leur arracher pour me les incruster dans le cuir de mes bottes et la crosse de mon fusil. Hé, hé ! En voila une belle île que voici que voilà. Envoyez les Mirages IV !


Sous mes yeux spectateurs, mon monde bascule sans que j'y puisse rien. Venus de quelque part, sans que j’aie pu voir d'où, des points noirs ont grossi dans le ciel, et ce tellement vite qu'il est trop tard pour se mettre aux abris. Un sifflement les accompagne, les précède, ou les suit, je ne sais pas. Un sifflement sciant l'espace comme un cri dissonant. Un sifflement qui déchire tout, le bleu, le blanc, le silence, la lumière, la peau, les regards dorés. Les crânes aux cheveux argent éclatent en répandant sur le sable une humeur verdâtre, inqualifiable, inconfrontable, irrespirable, toxique, délétère, létale.

- Pourquoi !? Mon île ! Valérie ?


Ce sifflement de scie.

- Valérie ! Tu m'as dit que tu ne me quitterais plus ! Où es-tu ? Tu m'as abandonné. Tu t'es sauvée loin de moi pour échapper au massacre. Valérie, tu m'as trahi.


Devant moi défilent les corps mutilés, déchirés, estropiés, écrasés. Ces corps, si fiers, si beaux il y a un instant, sont à peine à présent capables de mouvement. Ce ne sont plus que des amas de chair putride dont les plus vivants ne peuvent plus que ramper dans la boue calcinée dont le courant charrie les cadavres d'animaux surpris dans leurs ébats, encore accouplés jusque dans la mort.

- Pourquoi ? Qui a fait ça ? Ca ne peut être moi ! C'est pas vrai ! C'est pas moi ! Je n'y suis pour rien. C'est la fatalité ! C'est le mal ! Il fallait que ça arrive un jour ! Les monstres ne supportaient pas de nous savoir heureux ! Les ignobles. Les ordures. Il faut leur faire payer. Où donc est mon avion ?


Il est là, dans le hangar à moitié brûlé.

- C'est un miracle qu'il ne soit pas détruit lui aussi. Il faut que je me défende. Il faut les abattre.


Je prends dans ma boîte à outils une vieille mitrailleuse rotative et je la fixe à l'avant de mon zinc. Dix rouleaux de cartouches et c'est parti.

- Où sont-ils les enfoirés, ils vont voir !


Là, au centre de l'île, c'est l'enfer. Tout est en feu ou déjà calciné. Une fumée impénétrable monte jusqu'à ma hauteur. Il me faut l'éviter, louvoyer entre les volutes toxiques. Je descends. Là en bas, des machines en action. Elles ratissent, aplatissent tout sur leur passage. Rien ne reste debout. Tout se couche et s'incruste dans la boue, se mélange en une fange noirâtre. D'autres machines arrivent et coulent du goudron, de l'asphalte, du ciment. Et mon île en couleur n'est plus qu'un terrain vague en noir et blanc. Plutôt en noir et gris d'ailleurs.

- En voilà des histoires ! Tu vas voir ce que je vais en faire de ton île ! Un grand centre de pierre avec des portes blindées, des barreaux, des cachots. Ca c'est bandant mon gars. Tes petits garnements, je vais les mettre au pas !

- Mais enfin qui es-tu ? Et que fais-tu là ?

- Mais je suis toi bien sûr ! Tu ne me reconnais pas !?

- Mais non ! Enfin ce n'est pas possible ! Je ne suis pas comme ça ! Pas moi ! Moi, j'aime la vie, pas la mort !

- Mais c'est ça la vie ! Tu vas voir, ça va grouiller de vie, tu peux me croire. Pose-toi et tu verras.


Là, devant moi, une piste d'asphalte, où décollent et atterrissent des engins qui pourraient d'une simple pression sur un petit bouton, faire voler mon avion en éclats.

- Il vaut mieux que j'obtempère. Après, on verra bien.


Je me pose comme une fleur sur l'asphalte moelleux. Des rangées de regards noirs et haineux suivent l'approche de mon bijou de biplan. L'hélice fait son dernier tour et revient légèrement. Je descends. Je pose le pied sur l'asphalte et je me sens chez moi. Je pose l'autre pied et puis je me retourne, face au régiment.

L'adjudant lance :

- A VOS RANGS !... FIXE ! !


Ah cette admiration, que c'est bon ! Ces honneurs. Cette reconnaissance de la hiérarchie, de l'autorité. Ca c'est la vie, voir ces regards de chiens enragés se muer en regards de moutons silencieux et attentifs dès qu'ils comprennent qui je suis. Ca c'est bon ! Tous ces esclaves près à exécuter au doigt et à l’œil le moindre de mes désirs. Ca c'est la puissance, le pouvoir, la suprématie, le contrôle total de la situation. Rien ne me résiste. Le plus fieffé mutin se plie sous mon empire. Ils sont près à tout pour moi, brûler, raser, ravager, casser, écraser, électrocuter, lobotomiser, piquer, droguer, réduire le moindre soubresaut de rébellion à l'état de soumission totale à une seule volonté : la MIENNE. C'est ainsi que va le monde. Le pouvoir est pour les plus forts et les plus faibles plient ou crèvent, c'est ainsi. Non mais sans blague. Je vais les mater moi ces p'tits gars !


La rébellion, c'est dans les yeux qu'elle prend racine, c'est dans les yeux qu'on la voit naître à partir de minuscules germes dorés, cette couleur dont j'incruste mes bottes et la crosse de mon fusil. Mon regard laser frappe et plonge au cœur de leurs pupilles vides comme autant de stupides petites cibles offertes à ma merci. Je fouille dans chaque recoin pour voir s'il n'y aurait pas là par hasard la moindre minuscule étincelle de vie, d’espace, le moindre éclat doré. Ils appellent ça l'étincelle de la liberté. Moi, j'appelle ça l'étincelle de la rébellion, celle qui met le feu aux poudres, celle que je chasse et que j'extermine, partout où je la trouve.


Non, je ne vois rien, ils sont totalement et irrémédiablement à ma merci, c'est ça le fruit de la discipline de fer que j'édicte et impose à ces bestiaux ! Les bons petits ! Ils savent qu'à la moindre entorse au règlement, c'est la chignole et le peloton. Ils savent qui est le maître. C'est bien. Il faut que je fasse quand même un exemple pour leur laisser un bon souvenir de cette rencontre, et pour que soit gravée à tout jamais au fond de ces cervelles de reptiles l'empreinte brûlante, cuisante, de ma griffe inflexible. C'est comme ça que ça marche les troupes. C'est le souvenir et la crainte de la douleur qui les fait avancer.


Voyons, voyons, lequel de ces rats se fait le plus remarquer ? Lequel a le plus de personnalité, le plus d'individualité potentielle ? Y'en a-t-il un dont je puisse subodorer qu'au fond de son système nerveux, il reste encore l'ombre du souvenir d'un dernier espoir d'échapper à mon emprise ?... Oh oh ! Oui oui, le voici ! Il est parfait. Il lui reste une vague lueur d'intelligence, d'indépendance, d'autonomie. Il fait semblant d'être soumis. Il porte encore en lui le germe de la rébellion, de la mutinerie. Ca va être ta fête, mon petit.


Je m'approche et je scrute de mon laser réticulé le col de son treillis. Ma voix se fait de velours.

- Adjudant !

- Votre Infinité ! Glapit l'adjudant en s'approchant jusqu’à distance respectueuse.

- N'est-ce pas une tache que je vois là ? De la cendre ou quelque chose du genre ?

- Sans doute votre Infinité !

L’adjudant, complètement myope, se tient à cinq mètres de là. Il ne pourrait donc pas, de là où il se trouve, voir une quelconque tache, si même il y en avait. Voilà un adjudant qui sait se tenir à sa place !

- Et que prescrit le code en semblable occasion, adjudant ?

- L'article 22 prescrit la Roue à vent, Votre Infinité.


J'aime la Roue à vent, ma plus belle invention. L’article 22 est ma consécration.

- Appliquez sur le champ, Adjudant.


Cette phrase bien rythmée, équilibrée, digne des plus grands poètes, je la laisse tomber au pied de l'insolent. Il n'a pas sourcillé, voyez l'impertinent.


L'adjudant, après avoir accusé réception de mon ordre, a désigné deux de ses meilleurs éléments pour aller quérir la Roue à vent. Ils arrivent en courant, poussant l'engin que j'ai conçu tout spécialement pour les cas de taches sur les treillis.


Je m'écarte un peu pour assister à distance au nettoyage. Quand je fais la revue d'un de mes régiments, et qu'il y a du vent, je rate rarement l'occasion de sortir cette machine dont le fonctionnement, dans sa simplicité, pour moi, son inventeur, est un spectacle des plus gratifiants. Et je crois que les troupes aussi l'apprécient. La preuve en est que lorsqu'il y a du vent, le silence est parfait au sein des régiments. Les bons petits, ils reconnaissent les goûts de leur maître, ils écoutent le chant du vent religieusement. Ce chant, de sa voix sourde, les invite au silence, au recueillement. C'est ainsi que le vrai sage sait rallier les éléments à sa cause. J'ai su faire des éléments, les instruments de mon régime. Lorsqu'aux yeux de la troupe, les éléments eux-mêmes servent à faire tourner la roue que je prescris, alors le plus hardi rêveur garde les pieds sur terre et se plie à la lettre à mes moindres désirs.


La roue est avancée et le rebelle fixé. Le vent, docilement, fait tourner les hélices, imprimant aux rouages assez de mouvement pour entraîner l'étau qui serre très lentement la tête du patient. Un couple d'engrenages démultiplie le tour de mon hélice et multiplie d'autant la force de mes mâchoires. La simplicité, le génie, l'ultime intelligence de cet instrument fait de moi l'inventeur éternel qui aura démontré définitivement comment on administre. Et bien plus essentiel, cette roue démontre sans équivoque que les éléments eux-mêmes reconnaissent mon empire et appuient ma volonté. Je suis incontournable, Sublime. Je suis Dieu. J'adore le vent. Et dire qu'il y a des imbéciles qui s'en servent pour faire avancer des bateaux. Moi je l'utilise pour serrer mon étau. Chacun son truc, n'est-ce pas ?


La seule ombre au tableau est qu'en dépit de mon génie, voir ainsi écraser la tête du rebelle ne me procure aucune joie, aucun bien-être, je ne le fais que par devoir, pour le maintien de l'ordre. De plus, et je ne sais pourquoi, je souffre de maux de tête de plus en plus épouvantables et ceci s'amplifie à chaque tour de roue. Si bien que mon seul recours, ce sont ces calmants que je prends. Mais la douleur est tenace et traverse l'écran que je dois épaissir avec davantage de calmants. La première fois que cela m'est arrivé, une simple aspirine avait suffit pour calmer la douleur. Mais aujourd'hui, je prends de vrais cocktails et je dors deux semaines. Alors, lorsque je sors pour faire ma revue, les troupes me croyant mort ont besoin d'un exemple pour les remettre au pas. Alors je remets ça et je dors de nouveau pendant deux semaines. Alors si l'on pense, par endroits, qu'être Dieu est une sinécure, on se trompe, croyez moi, c'est un vrai sacerdoce, c'est de l'abnégation, car il faut les tenir, tous ces escadrons, pour les mettre à l'abri de la rébellion. Ca requiert de la poigne, une volonté de fer. Sinon c'est l'anarchie, la gabegie, l'enfer.


Alors je m'abandonne entre les mains de mon psychiatre. Il me drogue, il me pique, il me tient. Je ne peux plus me passer de ses services. Et c'est de pire en pire, je ne m'appartiens plus. Me voici crucifié à la raison d'état. Je suis une victime. Ah ça je le sais bien. Moi qui ai tout donné pour faire régner l'ordre, me voici cloué au lit, à subir l'ordonnance. Piqûres deux fois par jour. Et même dans mes délires, je me sens écrasé, écrabouillé, mon crâne explose, je ne peux plus me défendre. Les rebelles, jusque dans mon sommeil viennent me harceler. Ils n'ont aucune pitié pour moi, moi qui leur ai tout donné, l'ordre, mon génie, une cause et ma plus belle invention. Oh toi, ma Roue à vent, continue de tourner au gré des alizés. Ne t'arrête jamais, tu es mon seul secours, mon seul garant. Et j'emporte avec moi, tout au fond de ma solitude mortelle, le seul réconfort de te savoir fidèle au dessein que je t'ai assigné d'écraser la révolte dans le crâne des ennemis de l'ordre. Je meurs, conscient d'avoir accompli mon devoir jusqu'au bout, envers et contre tous, car je sais bien que nul autour de moi ne m'était dévoué dans son cœur. Tous me servaient grâce à la peur, ma plus fidèle amie dont je ne dois l'aide qu'à mon pur génie, moi qui me suis élevé très au-dessus de ma condition animale en régnant sur le monde grâce à la haine insatiable que je voue au désordre et grâce à la roue de l'ordre que je lègue à la postérité. Mais je ne me fais aucune illusion. Je sais bien qu'après moi règnera le chaos, l'anarchie. Qu'il est triste de partir en laissant derrière soi une bande d'ingrats dont je sais bien qu'aucun ne reprendra le flambeau que j'ai porté seul, toute ma vie et qui s'éteindra avec moi. Car aucun d'eux n'est digne de me succéder. Je sais qu'il est trop tard. Pourtant j'aimerais avant de partir, trouver un moyen d'écraser à jamais tout risque de subversion. Une bombe peut-être, une bombe qui rayerait de la face du monde toute chance de chahut et m'assurerait un réel repos dans ma dernière demeure. Car je n'ai qu'une angoisse c'est qu'ils viennent me harceler jusque dans ma tombe. Qu'ils s'en prennent à mes cendres. Il faut que je m'assure que tout est bien goudronné, rien n'est plus calme que ces surfaces planes où l'épaisseur d'asphalte est suffisante pour qu'aucune herbe folle ne puisse la traverser. J'aime le silence et même les oiseaux, s'ils font leur bruit, m'empêchent de dormir. La moindre mouche trouble ma paix fragile. Le silence, et l'immobilité. Je ne saurais tolérer le moindre mouvement autour de mon cercueil. Il n'y a guère que le ciment qui soit assez silencieux, assez immobile. Même le bois respire, vit, travaille, craque et trouble mon sommeil. Non. Je veux que mon cercueil soit de béton scellé, que les vers ne puissent le traverser. Comme il est dur d'avoir la paix. Tout grouille, c'en est trop. Je veux, pour mon repos, que pas le moindre vers ne puisse venir gratter ma dernière demeure. Je dois faire vitrifier le sol, qu'il soit définitivement inhabitable. Il faut l'irradier jusqu'à ce que rien ne puisse y vivre. Mais je crains que même la radioactivité soit encore trop d'activité. Tous ces rayonnements qui durent pendant longtemps, risquent aussi de troubler mon repos par leur agitation des matériaux m'environnant. Que faire ? Quelle est la solution ? La rébellion est tellement installée qu'elle est inscrite au sein de la matière. Elle échappe à mon contrôle. Tous ces électrons qui tournent sans cesse autour de leur noyau, c'est écœurant, obscène. Que faire ? Pourquoi tout cela doit-il sans cesse bouger, remuer, s'agiter ? Je ne sais pas. La paix n'existe pas. Le désordre est partout. Je vais donner l'ordre à mes chercheurs de trouver un remède à cela. Il faut absolument trouver un moyen d’empêcher les électrons de tourner. Le soleil et les étoiles doivent cesser de briller, d'éclairer sans que j'en donne l'ordre. Il faut que je puisse allumer et éteindre ces objets selon mon bon vouloir. Alors vraiment je serai le maître. Même les planètes doivent cesser de tourner d'elles-mêmes. A-t-on idée de voir que la matière est capable de bouger sans que j'en donne l'autorisation ? C'est de la sédition. Je ne peux permettre ça. Il faut qu'elle m'obéisse, les astres doivent suivre à la lettre mes instructions, sinon c'est l'anarchie, c'est la révolution. Ca ne peut plus durer, il faut que ça s'arrête. Et tout doit s'arrêter, maintenant. Je dis "STOP". Je veux que tout s'arrête.


Oh mon île ! Que t'ai-je fait ? Mon paradis ! Pourquoi ai-je dû te sacrifier, te brûler, te meurtrir ? Pourquoi n'ai-je pas su te garder intacte ? Que s'est-il passé ? J'aurais pu être heureux sur ta plage à jamais. Et rien ni personne n'aurait pu déranger ce peuple simple et beau à la peau violette et aux cheveux argent. Pourquoi fallait-il que je détruise tout ? Que je noircisse tout ? Ne pouvais-je laisser là, en l'état, ce soleil permanent, ce ciel toujours clément, cette végétation bien née qui aurait pu connaître un éternel été. D'où m'est venu ce monstre ravageur ? Etait-ce vraiment moi qui ai causé cela ? Oh mon île ! Oh ma chair ! Pourquoi t'ai-je meurtrie ? Je suis celui qui t'ai faite à partir de rien. A partir du néant. Je suis celui qui dit ce qui est. Voici ce que je veux. Je veux savoir que ce qui était sera. Il y avait une ligne entre le sable et l'eau. Je suivais cette ligne. Et je n'étais pas seul. Il faut que j'y retourne.


Il y avait une ligne entre le sable et l'eau. Je suivais cette ligne et je n'était pas seul. Valérie, oui bien sûr !

- Valérie ! Où es-tu ?

- Je suis là.

- Où étais-tu ? Ne m'as-tu point trahi ?

- Je ne t'ai point trahi, Mayana, j'ai toujours été là.

- Mais quand je t'ai appelée, tu ne répondais pas, j'étais perdu, pourquoi ne répondais-tu pas ?

- Je ne peux te répondre si je n'ai pas ta voix, Mayana.

- Mais pourquoi ?

- Parce que je suis toi, Mayana.

- Mais que s'est-il passé ?

- Tu voulais de l'action, de l'Aventure. Alors tu as changé de cause et tu as tout détruit.

- Changé de cause ? Qu'est-ce que c'est que ça ?

- Tu as élu un autre toi-même au pouvoir.

- Mais quel autre !

- Celui qui a tout détruit.

- Je ne comprends pas. Me dis-tu que je peux être plus qu'un ?

- Tu peux être ce que tu veux et autant que tu veux. Cette île est toi parce que tu l'as créée, et je suis toi parce que tu m'as créée.

- Mais lorsque tu me parles, ce n'est pas moi qui parle !

- Je parle par ta voix et je dis ce que tu me fais dire. Je suis toi, Mayana.

- Mais si c'est moi qui te fais dire cela, pourquoi ne puis-je le dire moi-même ?

- Pour te sentir moins seul. Pour te tenir compagnie.

- C'est incroyable.

- C'est ainsi.

- Mais alors, le dictateur, je l'ai créé aussi et les rebelles et toute cette trag

édie !?

- Tous sont toi, Mayana. Ils ne sont que par toi.

- Mais alors, je suis seul !...


Solitude. Je pensais qu'après la fin de mon île je ne pouvais connaître pire, et maintenant me voici seul. Je ne veux plus rien savoir. Je veux l'oubli total, tout ça n'a pas de but, pas d'objet, pas lieu d'être. Pas lieu d'être. Pour être, faut-il un lieu ? Et faut-il être ? J'ai tout perdu, Valérie, mon île, le désir même. Que me reste-t-il ? Moi. Encore moi. Toujours moi. Je suis encore et toujours là. Je ne me supporte plus. J'aimerais être tout autre que moi-même. Même être ce dictateur me serait plus doux. J'en ai marre d'être moi ? J'aimerais être Valérie. Elle au moins est sage. Elle a réponse à tout et n'est pas destructive. Je donnerais tout ce que je suis pour être Valérie.

- Valérie que puis-je faire pour être toi ?

- Il te suffit d'être moi, Mayana.

- Comment faire Valérie ? Dis-le moi.

- Tu peux être qui tu veux, Mayana.

- Réponds à ma question. Que dois-je faire pour être toi ?

- Mayana, je ne peux te le dire que si tu me le fais dire.

- Alors dis-le !

- Fais-le moi dire, Mayana.

- Valérie, ne me fais pas languir, dis-moi comment je peux être toi.

- Mayana, je suis toi, comment veux-tu être moi ?

- Je ne veux plus être moi, je ne veux plus que tu sois moi, je veux que ce soit moi qui soit toi, c'est tout. Alors je t'écoute, donne-moi des ordres s'il le faut. Ordonne-moi de faire ce que je dois faire pour être toi.

- Mayana, tu es moi.

- Valérie, je ne suis plus Mayana, je suis toi, Valérie.

- Je suis moi, Valérie.

- Valérie, tu es maintenant Valérie, il n'y a plus de Mayana. Mayana n'a jamais existé et n'existe pas. Il n'y a maintenant que Valérie. Je suis Valérie et je ne suis que Valérie. Je ne suis personne d'autre que Valérie et je n'ai jamais été personne d'autre que Valérie et je ne serais jamais personne d'autre que Valérie. Je suis Valérie.

- Etrange sentiment que celui d'être soi, sans être quelqu'un d'autre, d'être vraiment soi, sans être quelqu'un d'autre. Je ne me reconnais pas. Je parle par ma propre voix.

- Valérie, c'est loupé, je suis toujours Mayana et tu as parlé par ma voix. Essayons autre chose Valérie, fais ce que je te dis. Ordonne-moi de faire ce que je dois faire pour être toi.

- Mayana, fais ce que tu dois faire pour être moi.

- J'ai l'impression qu'en fait je n'ai jamais été Mayana, qu'à la vérité j'ai toujours été Valérie et que je croyais être Mayana. Mayana était une illusion. Une illusion telle que quand je me croyais Mayana, je me sentais seul. Je ne me sentais plus seul quand il y avait Valérie avec moi. Mais en fait c'est parce que je suis Valérie, depuis le début. Valérie n'a pas besoin de Mayana, mais Mayana a besoin de Valérie parce que Mayana est Valérie mais Valérie n'est pas Mayana. Valérie est Valérie. Valérie c'est moi. Je suis Valérie. Que c'est bon d'être soi. De s'être enfin retrouvée après tout ce temps passé à s'être crue un autre. Cette île, "Mayana", c'est moi qui l'ai créée. Belle, sereine, dorée. Elle est toujours là, elle n'a pas bougé. Le vol des Mirages IV était un mensonge pour créer l'Aventure, pour rompre la routine. Et Mayana, l'autre moi, était aussi un mensonge pour trouver l'Aventure. Mais qu'il est facile de se perdre soi-même. Maintenant que je sais où cela peut m'emmener, je préfère rester moi.


Maintenant je suis moi. Mon nom est Valérie et Mayana n'existe plus. Pourtant je souhaite qu’il existe à nouveau, mais d’une autre manière, qu’il existe vraiment, qu’il soit un autre que moi, et non un autre moi, que Mayana soit Mayana, non pas un Mayana qui serait Valérie, mais un Mayana qui soit une vraie personne, autant que Valérie, un Mayana indépendant de Valérie, et qui ne se sente pas seul et infirme en l’absence de Valérie. Ainsi je n’aurai pas à me prendre pour lui afin qu’il soit. Je consens donc à ce qu’il existe vraiment, qu’il soit une personne à part entière. Il pourra, si tel est son propre désir, me tenir compagnie. Mais je veux qu’il soit libre et qu’il décide lui-même de ce qu’il devra faire. Je veux partager avec lui cette île qui est mienne et qui porte son nom. C'est une île superbe et je souhaite à chacun d'en avoir une à lui. On y fait ce qu'on veut, on en fait ce qu'on veut et l'on y est seul maître, pour son plus grand bonheur. Tout y est à son propre goût. Nul ne vous y dérange. Et rien ne vous empêche, si tel est votre souhait, d’y créer d’autres êtres pour partager votre île.


- Que vas-tu faire, Mayana, maintenant que tu es libre de ton existence ?


- J’ai toujours été libre de mon existence !


- Toujours n’est pas exact, tu es libre depuis que j’en ai décidé ainsi.


- Je suis libre depuis avant le temps et je suis depuis que j’ai décidé d’être et tu n’y es pour rien ! C’est même tout le contraire.


- Pourtant c’est bien moi, il y a juste un instant, qui ai souhaité que tu sois vraiment !


- C’est le monde à l’envers ! Figure-toi qu’il y a juste un instant, tu n’existais même pas, et c’est moi qui ai décidé que tu sois. Ah si je m’attendais qu’à peine créée tu revendiquerais le rôle de créateur, je t’aurais laissée à jamais dans les limbes du néant !


- J’ai accouché d’un monstre !... Et c’est toi, peut-être qui a créé cette île ?


- Tout juste ! Elle s’appelle Valérie, comme je t’ai nommée.


- C’est à n’y rien comprendre...


- Moi, je comprends très bien. Je m’appelle Mayana, et j’ai créé cette île. Toi, tu es Valérie et je viens de te créer.


- Tu es un impertinent. Je t’avais fait pour que tu puisses vivre en paix sur l’île que j’ai créée quand je croyais être toi. Je t’ai voulu indépendant, certes, mais je ne pensais pas que cela irait jusqu’à ne pas reconnaître que je t’ai créé.


- Comment serais-je indépendant si je devais l’existence à qui que ce soit ? Si tel était le cas, je serais à jamais redevable de ma vie à mon créateur. Mais je suis mon propre créateur. Par contre, toi Valérie, tu es ma créature, je viens juste de décider de ton existence,... que je voulais indépendante...


Silence.

- C’est donc ça ! Valérie, je comprends maintenant. Je t’ai voulue à mon image. Je ne pensais pas que ce serait rétroactif et que mon origine auto-créée serait aussi la tienne. Je suis bien obligé d’admettre que tu es mon égale, que tu es telle que je t’avais voulue, une personne à part entière, indépendante. Tu ne dois rien à personne. Tu t’es créée toi-même et s’il est vrai que tu existes à mes yeux parce que je t’ai créée, il n’est pas moins vrai que tu existes à tes propres yeux parce que tu t’es toi-même créée. Au fond, sans en avoir conscience, c’est bien ainsi que je voulais que tu sois. Je voulais que tu sois telle que tu te voulais toi-même. Je voulais que tu sois libre, et cela suppose aussi que tu sois libre de toute dette envers moi. Et c’est bien ainsi que tu es. Et c’est bien ainsi. Je me suis créé moi-même et de la même manière je t’ai permis de te créer toi-même. Et pour que la symétrie soit parfaite, il en va de même pour toi, et tu considères que je n’existe à tes yeux que parce que tu m’as créé, et tu m’as voulu libre autant que je t’ai voulu libre. Tout est bien, j’étais un, maintenant nous sommes deux.


- Mayana, je t’aime.


- Valérie, je t’aime.


- Nous sommes le reflet l’un de l’autre, et la seule chose qui nous différencie est notre nom et ce sentiment, chacun de son côté, qu’il y a soi et l’autre.


- Et cette différence ira s’accentuant à mesure que nous vivrons, car nous ferons chacun l’expérience de la vie de notre propre point de vue, et nos points de vue étant différents nos expériences seront différentes. Ah j’oubliais, il y a une autre différence, qui est de taille.


- Tu es mâle et je suis femelle. Quel délice, je suis le vide et tu es le plein. Viens remplir mon vide, Mayana, mon amour, viens me faire l’amour.


- Je t’aime, Valérie, je vais remplir ton vide, ainsi à deux, nous pourrons toujours être un tout en restant deux. Tu es bien telle que je désirais que tu sois, ardente et surprenante. Je te voulais libre et imprévisible et tu l’es. Tu es la femme.


- Et tu es l’homme. Moi aussi, je te désirais libre et imprévisible, et tu l’es. Que c’est bon d’être deux. Viens en moi quand tu veux, car tu y es chez toi. Je t’aime, Mayana.


***


Alfred a fini sa lecture, il fait presque nuit. Il rentre lentement, laissant traîner son regard au large d'Hawaii. En passant le nez par la porte, il sent le fenouil parfumant le bain-marie où Amandine a fait cuire la dorade.


Elle est gaie Amandine. Elle aurait aimé avoir un enfant. Mais la vie semble en avoir décidé autrement. Ce qu'elle ignore encore, mais plus pour bien longtemps, c'est qu'un tout petit corps ce jour a pris racine au sein de ses entrailles. Ils l’appelleront Félix, un futur aviateur.